L'homélie du Dimanche; commentaire des textes liturgiques de chaque Dimanche et fête
Un nuage d’inconnaissance
Homélie du 4° Dimanche du temps ordinaire / Année C
31/01/10
Dieu que c'est meurtrier de croire qu'on connaît quelqu'un, d'être si habitué à lui qu'on croit en avoir fait le tour, comme si plus rien venant de lui ne pouvait ni surprendre...
« N'est-ce pas là le fils de Joseph » ? s'étonnent, indignés, les voisins de Nazareth où Jésus a grandi.
Ils connaissent tellement son père, sa famille, les histoires du village, qu'ils ne peuvent imaginer en Jésus autre chose qu'un apprenti menuisier de chez eux. Pire : devant l'universalité de son message, ils vont l’expulser hors de sa ville natale (comme pour la Passion où il sera conduit hors de la ville de Jérusalem), le mener en haut de la colline (comme au calvaire) pour le précipiter en bas (c'est bien ce qu'il fera lors de sa « descente aux enfers »).
Lui, un fils du village, il est renié par les siens.
Pourquoi ? Parce qu'ils croient connaître cet homme, qu'ils ont vu pleurer étant bébé, jouer enfant, apprendre son métier adolescent, et dont ils croient tout savoir sur la famille.
Comment Dieu, le Tout-Autre, pourrait-il se manifester dans celui qui m’est apparemment si familier ?...
De Jésus à Nazareth, la question rebondit pour nous vis-à-vis du collègue au travail, du conjoint à la maison, des paroissiens dans l'assemblée...
Si je crois connaître quelqu'un, si j'en ai "fait le tour", alors c'est que hélas je n'en attends plus grand chose, et en tout cas j'aurai du mal à me laisser surprendre par ce qu’il peut dire ou faire de nouveau.
MOINS JE CONNAIS DIEU, PLUS JE LE CONNAIS
C'est d'abord vrai de Dieu lui-même, « l'Au-delà de tout » comme le chante un hymne du bréviaire attribué à Grégoire de Nazyance (IV° siècle) :
O toi l'au-delà de tout
N'est-ce pas là tout ce qu'on peut chanter de toi ?
Quelle hymne te dira, quel langage ?
Aucun mot ne t'exprime.
A quoi s'attachera-t-il ?
Tu dépasses toute intelligence.
Seul, tu es indicible, car tout ce qui se dit est sorti de toi.
Seul, tu es inconnaissable, car tout ce qui se pense est sorti de toi.
Tous les êtres, ceux qui pensent et ceux qui n'ont point la pensée,
te rendent hommage.
Le désir universel, l'universel gémissement tend vers toi.
Tout ce qui est te prie, et vers toi tout être qui pense ton univers
fait monter une hymne de silence.
Tout ce qui demeure, demeure par toi;
par toi subsiste l'universel mouvement. De tous les êtres tu es la fin;
tu es tout être, et tu n'en es aucun. tu n'es pas un seul être;
tu n'es pas leur ensemble ; tu as tous les noms et comment te nommerais-je,
toi qu'on ne peut nommer?
Quel esprit céleste pourra pénétrer les nuées qui couvrent le ciel même?
Prends pitié, O toi l'au-delà de tout n'est-ce pas là tout ce qu'on peut chanter de toi ?
Les Pères de l'Église, puis plus tard la mystique rhénane n'ont cessé d'explorer cette inconnaissance paradoxale de Dieu : « moins je connais Dieu, plus je le connais » (Denis
l’Aéropagyte, V° siècle).
Ils sont en cela les héritiers du peuple juif, farouchement attaché à la transcendance de Dieu au point de ne pouvoir le nommer, mais seulement écrire son Nom, le tétragramme : YHWH (imprononçable, justement, pour ne jamais croire que je pourrai savoir qui il est).
Et saint Augustin (IV°-V° siècle) : « Si vous avez l’intelligence de ce que vous voulez dire, ce n’est pas Dieu ; si vous avez pu comprendre, vous avez compris autre chose que lui. Si vous croyez l’avoir compris, vous êtes le jouet de vos propres pensées. »
Un ouvrage anonyme célèbre du 14° siècle s'intitulera : « le nuage d'inconnaissance, en lequel l'âme est unie à Dieu ».
Et Saint Jean de la Croix (XVI° siècle) prendra la métaphore de la vive flamme d'amour pour affirmer que celui qui est en Dieu ne sait pas qu'il y est, comme celui qui est dans la flamme ne voit pas la lumière avec qui il ne fait qu’un, et qui n'a plus de ténèbres pour apparaître en contraste.
La tradition spirituelle est donc unanime : celui qui prétend connaître Dieu ne le connaît pas ; il prétend en fait le maîtriser, l'encercler, et finalement il passe à côté...
Combien plus encore pour notre voisin, nos familles, nos collègues de travail ? Ils sont « images de Dieu », donc eux aussi infiniment à découvrir, sans jamais pouvoir épuiser leur mystère…
Et si cette semaine vous les regardiez avec un oeil neuf, comme si c'était la première fois ?
Et si vous choisissiez un visage, justement un de ces visages dont vous n'attendez plus grand chose, et que vous croyez connaître par coeur, pour vous dire : « qu'as-tu à me révéler ? » « Quel message de grâce peut sortir de ta bouche ? » pour reprendre l'étonnement des gens de Nazareth.
Comment puis-je me laisser surprendre par toi ?
Lecture du livre de Jérémie
R/ Sans fin, je proclamerai
ta victoire et ton salut
Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens
Frères,
Parmi les dons de Dieu, vous cherchez à obtenir ce qu'il y a de meilleur. Eh bien, je vais vous indiquer une voie supérieure à toutes les autres
J'aurais beau parler toutes les langues de la terre et du ciel, si je n'ai pas la charité, s'il me manque l'amour, je ne suis qu'un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante.
J'aurais beau être prophète, avoir toute la science des mystères et toute la connaissance de Dieu, et toute la foi jusqu'à transporter les montagnes, s'il me manque l'amour, je ne suis rien.
J'aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés, j'aurais beau me faire brûler vif, s'il me manque l'amour, cela ne me sert à rien.
L'amour prend patience ; l'amour rend service ; l'amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d'orgueil ;
il ne fait rien de malhonnête ; il ne cherche pas son intérêt ; il ne s'emporte pas ; il n'entretient pas de rancune ;
il ne se réjouit pas de ce qui est mal, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ;
il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout.
L'amour ne passera jamais. Un jour, les prophéties disparaîtront, le don des langues cessera, la connaissance que nous avons de Dieu disparaîtra.
En effet, notre connaissance est partielle, nos prophéties sont partielles.
Quand viendra l'achèvement, ce qui est partiel disparaîtra.
Quand j'étais un enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant. Maintenant que je suis un homme, j'ai fait disparaître ce qui faisait de moi un enfant. Nous voyons actuellement une image obscure dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. Actuellement ma connaissance est partielle ; ce jour-là, je connaîtrai vraiment, comme Dieu m'a connu. Ce qui demeure aujourd'hui, c'est la foi, l'espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c'est la charité.
Evangile de Jésus Christ selon saint Luc